Les modèles économiques des laboratoires pharmaceutiques autour de la m-santé

Article paru le 23 août 2016 | Partager sur les réseaux sociaux

Classé dans : e-Santé Mobile Santé Services mobiles Réglementaire

L’industrie pharmaceutique a abordé cette révolution avec retard, se limitant généralement à « digitaliser » des solutions existantes dans une perspective classique de promotion du produit.

A l’heure de la m-santé, les laboratoires sont en train de repenser leur modèle d’affaires, leur organisation, leur culture et leur mode de management.

Ce n’est plus seulement vers le médicament que l’industrie pharmaceutique se tourne pour innover, mais également vers des solutions thérapeutiques personnalisées engendrant de nouvelles relations avec le médecin et le patient.

Un nouveau modèle fondé sur les technologies du numérique

La santé numérique est la convergence d’avancées dans les technologies du numérique et dans celles du traitement de données.

Les solutions de santé numérique sont très diverses : portails Web, applications, capteurs corporels …

Elles permettent aux patients de mesurer eux-mêmes leurs données physiologiques.

Par exemple, il est aujourd’hui possible de mesurer soi-même sa pression artérielle, sa fréquence cardiaque, la saturation du sang en oxygène ou encore son taux de glycémie avant que les résultats soient communiqués directement au médecin. Ces “outils de santé connectés” sont de plus en plus populaires parmi les patients et les médecins.

De manière générale les objets de santé connectés partagent trois caractéristiques :

La capacité de mesure

Les objets connectés de santé sont avant tout des appareils de mesure miniaturisés. Ils sont capables de reconnaître et d’enregistrer de manière constante et précise les changements physiologiques du porteur.

La connectivité

Une fois les données physiologiques captées et enregistrées, celles-ci sont automatiquement transmises via internet à des systèmes capables de les analyser à l’aide d’algorithmes spécialement conçus pour traiter des données médicales.

La simplicité

Les données analysées sont ensuite restituées sur des appareils (ordinateur, smartphone) sous un format facilement compréhensible pour l’utilisateur, que celui-ci soit un médecin ou un patient.

Améliorer l’expérience du patient

Les technologies de la m-santé et plus largement l’e-santé vont révolutionner l’expérience du patient et offrir des opportunités de croissance structurelle très forte pour l’ensemble des acteurs du monde de la santé, et particulièrement pour les laboratoires pharmaceutiques. Les nouveaux modèles permettront de générer de nouveaux revenus autour de services de santé et de la vente d’objets connectés. Dans un premier temps, les solutions développées concerneront principalement le secteur du bien-être ainsi que le suivi des maladies chroniques.

Avec les données collectées, les laboratoires pharmaceutiques auront pour la première fois accès directement à l’état de santé du patient. Cela va fondamentalement changer les relations que les laboratoires entretiennent avec les médecins mais aussi améliorer de manière significative l’image des laboratoires aux yeux du patient, qui va être placé au cœur du nouveau modèle.

Forts de leur expertise dans le domaine de la santé, les laboratoires pharmaceutiques sont à même de proposer une approche holistique et de jumeler la mesure et l’analyse des données de santé avec un traitement médicamenteux évolutif et adapté en fonction de la condition du patient.

Avec la M-santé, le parcours doit être repensé autour de trois objectifs : l’amélioration de l’expérience du patient, l’amélioration de la qualité des résultats cliniques et la réduction des dépenses de santé individuelles.

La priorité : le suivi des maladies chroniques

Pour le moment, les laboratoires pharmaceutiques développent en priorité des solutions qui favorisent la présence sur le marché de leur propre médicament, facilitant ainsi le suivi des maladies pour lesquelles ces médicaments sont prescrits afin d’améliorer l’observance des patients à l’égard de la prise de médicaments.

En conséquence, les solutions existantes en matière de M-santé concernent en grande majorité les patients atteints de maladies chroniques et particulièrement le suivi du diabète.

En France, le diabète touche environ 4 millions de personnes. Pour ces malades, le suivi de la glycémie peut s’avérer compliqué et demande un traitement médicamenteux lourd, des examens sanguins et des visites chez le médecin à une fréquence élevé.

Les solutions de suivi proposées par les objets connectés permettent d’améliorer significativement la qualité de vie des patients en leur permettant de suivre eux-mêmes leur taux de glycémie et ainsi d’espacer les visites chez le médecin. Elles confèrent aussi un sentiment de sécurité et de contrôle en rendant instantanément les résultats à l’utilisateur.

Pour atteindre les trois objectifs cités précédemment, le modèle de la M-santé devra prendre la forme d’un système favorisant l’interaction entre les différents acteurs du monde de la santé : patients, médecins, laboratoires pharmaceutiques (cf. Schéma ci-dessous).

Les dispositifs connectés seront mis sur le marché par les laboratoires, prescrits aux patients par les médecins et délivrés par les pharmaciens. Cela implique que les professionnels de santé acquièrent une véritable connaissance de ces dispositifs au même titre que pour les médicaments, ou à défaut qu’ils puissent se reposer sur des systèmes de labellisation ou de certification, gages de confiance.

L’utilisation du dispositif connecté ira de pair avec une application complémentaire qui collectera et analysera les données en temps réel ; les résultats seront mis à disposition sur une plateforme sécurisée accessible en ligne par les professionnels de santé habilités par le patient.

Même si le médecin traitant est le premier intéressé par ces données il n’aura pas le temps de contrôler les constantes de tous ses patients, aussi un nouvel intermédiaire pourra se généraliser, un infirmer travaillant pour un prestataire de santé à domicile par exemple. Il établira une première interprétation des données, analysera les alertes et suivra le patient pour favoriser une meilleure observance des traitements et ainsi réduire les visites chez le médecin et les hospitalisations.

La nouvelle organisation des acteurs de la santé pour le suivi des malades chroniques

Avec le vieillissement de la population dans nos sociétés occidentales, le nombre de personnes atteintes de maladies chroniques est en augmentation constante et le suivi de ces maladies représente un véritable enjeu à la fois de santé publique, pour le système de protection sociale et un enjeu économique pour les laboratoires pharmaceutiques.

Du fait de leur portabilité et de leur connectivité, les solutions de santé fondées sur les objets connectés ont un potentiel d’impact très important pour aider à la gestion des maladies chroniques et ainsi diminuer les dépenses de santé individuelles et collectives induites par ces maladies.

L’élargissement de l’écosystème de la santé

L’industrie pharmaceutique ne dispose pas des connaissances et des ressources nécessaires pour développer seule des solutions de santé connectées compétitives et efficaces. L’écosystème de la santé se voit ainsi élargi à de nouveaux entrants.

Pour bénéficier pleinement des opportunités de croissance offertes par la santé connectée, les laboratoires pharmaceutiques doivent correctement identifier leurs objectifs stratégiques ainsi que les partenariats nécessaires pour les atteindre.

Le succès des nouvelles solutions développées par les laboratoires pharmaceutiques dépendra en grande partie de leur capacité à créer des partenariats pour soutenir le développement des offres. En effet, certaines compétences et matériels spécifiques sont indispensables pour la réalisation de ces objets connectés liés à la santé, comme les capteurs, les logiciels de suivi de traitement, les infrastructures d’hébergement sécurisé de données personnelles de santé, les réseaux de connectivité, etc… De plus, les dépenses induites par le développement de ces solutions nécessiteront des nouveaux modèles de financement en recourant aux principaux financeurs de la santé complémentaire : mutuelles, assurances et institutions de prévoyance.

Tour d’horizon des partenariats existants

De nombreux laboratoires pharmaceutiques ont déjà annoncé des formes de collaboration avec différents acteurs œuvrant dans le domaine de l’E-santé.

On peut par exemple citer Alcon, filiale de Novartis, qui a signé un accord de licence avec le géant Google pour une technologie servant à la fabrication et la commercialisation de lentilles de contact connectées, qui permettent un suivi en temps réel de la glycémie.

De son côté, le laboratoire AbbVie a fait connaître sa collaboration avec la jeune entreprise de santé Calico, financée par Google.

Le laboratoire Sandoz a également annoncé la création d’un nouveau logiciel pour pharmaciens, en collaboration avec la société Observia.

Sanofi collabore avec Voluntis pour une solution de suivi du diabète, Diabéo.

Une réglementation nationale et européenne encore floue sur les objets de santé connectés

Il n’existe pas à proprement parler de réglementation spécifique pour les objets connectés de santé au sein de l’Union Européenne. Les fabricants doivent s’assurer que leurs produits répondent aux règles s’appliquant spécifiquement aux produits destinés à un usage de la santé, en plus des exigences du marquage CE (gage de conformité aux exigences communautaire). Il ne fait aucun doute que les laboratoires sauront s’adapter aux futures réglementations (sur le secret médical, l’exercice de la médecine, la sécurité, etc.) qui pourront être mise en place autour de la commercialisation d’objets connectés de santé.

La CNIL travaille quant à elle sur le cadre réglementaire nécessaire à la protection des données privées. Il est en effet urgent de poser des règles strictes pour encadrer ces données, sensibles par essence, (sommeil, lieux fréquentés, etc.) et sur l’impact de la centralisation des données (où sont-elles hébergées ? Comment sont-elles sécurisées ? Sont-elles cédées à des tiers ?). La CNIL fait d’ores et déjà une distinction entre les dispositifs médicaux et les objets connectés de bien-être dans la mesure où les seconds se situent « sur une frontière floue » et en dehors du champ couvert par la réglementation actuelle.

Conclusion

L’ère du digital qui amène à la convergence des filières du soin et du bien-être représente pour les laboratoires une manière de surmonter les limites de leurs modèles d’affaires existant et de redéfinir leur place dans l’écosystème de la santé.

L’industrie pharmaceutique est pleinement capable de profiter des opportunités offertes par la M-santé en développant des solutions créatrices de valeur pour les patients et pour l’ensemble du système de santé. Les changements de modèle décrits précédemment seront dans un premier temps progressifs et ne représenteront pas un pivot complet vers une digitalisation généralisée des produits et services offerts par les laboratoires.

La question de savoir si les solutions proposées rencontreront un succès commercial est encore en suspens. La clef du succès repose sur le développement de produits qui seront adoptés massivement par les utilisateurs. Cette adoption dépendra de la capacité qu’auront les laboratoires à élaborer des solutions personnalisées simples et intuitives qui ne seront pas perçues comme de simple « gadgets ».

Le traitement et l’analyse des donnés joueront donc un rôle crucial car c’est dans ces données que réside la plus-value pour les patients et les médecins.

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