Rapport Villani : aveu d’impuissance économique ?

Article paru le 16 novembre 2018 | Partager sur les réseaux sociaux

Classé dans : Innovation Transformation digitale

L’ambition de faire de la France un pôle mondial de recherche...

Le premier constat émanant du rapport dirigé par le mathématicien français, et publié le 28 mars dernier, est que « la France a une très grande capacité en recherche en matière d’intelligence artificielle », cela se traduisant par l’implantation des grandes entreprises américaines et asiatiques sur le territoire français. Il est vrai que l’intégralité des membres du GAFAIM a d’ores et déjà un pied dans le milieu de l’IA en France. Une tendance à double tranchant qui a l’avantage de stimuler l’écosystème et de massifier la formation, mais présente le risque naturel de voir les géants américains en absorber les bénéfices.

En ce sens, le rapport met à juste titre l’accent sur les efforts à fournir pour éviter la fuite des cerveaux français vers l’étranger. Un large volet est ainsi consacré à l’amélioration des conditions de travail au sein des laboratoires : il y est notamment préconisé de doubler les salaires des chercheurs du secteur public.

L’équipe de Cédric Villani identifie ensuite quatre secteurs prioritaires où la France doit particulièrement concentrer son effort de recherche : la santé, les transports, l’environnement et la défense. C’est effectivement là que se trouvent les niches sur lesquelles le jeu reste encore ouvert pour les entreprises françaises. Néanmoins, sur un secteur comme la santé par exemple, la France accuse déjà du retard en raison d’une politique d’ouverture des données encore trop protectionniste.

Enfin, les questions sociétales sont largement approfondies, tant l’IA, par ses hautes capacités, peut avoir des aspects inquiétants. Le rapport ambitionne de développer en France une vision éthique de l’IA : soucieuse des utilisateurs, écologique et davantage féminine. La régulation éthique constitue même le centre de gravité du rapport, la plupart des 135 propositions intégrant cette dimension sociale.

...dépourvu de leadership économique et industriel

En dépit de l’intérêt louable d’embarquer la France sur ces sujets aussi primordiaux que négligés, plusieurs voix s’élèvent déjà contre l’absence de matière sur le volet industriel, pointant du doigt un rapport rédigé pour les scientifiques, par des scientifiques. Parmi celles-ci, le nouveau PDG du CNRS, Antoine Petit, a profité de la conférence #AIForHumanity pour émettre un premier avertissement : « Ne pas devenir les spécialistes de l’éthique tandis que les Chinois et les Américains deviennent des spécialistes du business. Ne faisons pas croire à une homogénéité des valeurs éthiques dans le monde. Si on en était là, il y aurait plus de démocratie sur la planète ! ». Une intervention ovationnée par les défenseurs d’un leadership économique français sur le marché mondial de l’IA.

En effet, si la recherche française est au premier plan mondial pour ce qui concerne l’intelligence artificielle, « elle a [néanmoins] du mal à transformer ses avancées scientifiques en applications industrielles et économiques ». Par leur taille, les marchés domestiques chinois et américains offrent à ses acteurs industriels une puissance supérieure à celle des français au moment de s’internationaliser. A titre d’exemple, Tencent, le géant chinois de l’internet, est substantiellement 250 fois plus important que OVH, leader européen du Cloud. Or, le rapport tombe dans le piège de se concentrer sur le marché national à l’heure où les entreprises françaises ont davantage besoin de soutien pour conquérir les marchés extérieurs, plus volumineux.

Ainsi, en privilégiant le thème de l’éthique, le rapport semble surtout alimenter les peurs et se déconnecter des besoins véritables. Traiter les sujets éthiques, sociaux ou même légaux, compte tenu de la faible maturité de la technologie IA, apparait aujourd’hui contre-productif. De surcroît, les thèmes de l’enseignement et de la recherche prennent démesurément l’ascendant sur les sujets prioritaires de développement industriel. Par conséquent, la France de l’IA se montre déçue de voir l’Etat se tromper de combat en minorant les sujets plus immédiats que sont l’accès aux marchés de volume et la diffusion d’une approche produit, dissipant l’espoir d’avoir un leader économique français sur le marché de l’IA.

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